THOMAS SANKARA et la dette

mars 08, 2021 11 rastafarimarket.fr

THOMAS SANKARA et la dette - Rastafari Market®

 

THOMAS SANKARA

DISCOURS SUR LA DETTE au sommet de l'OUA

 

Ce discours fut prononcé à la vingt-cinquième Conférence du sommet des pays membres de l’OUA à Addis-Abeba, le 29 juillet 1987 sous la présidence du chef d’État de la Zambie, Kenneth Kaunda, le père de l’indépendance de son pays.

 

 Monsieur le président,

 Messieurs les chefs des délégations,

 

Je voudrais qu’à cet instant nous puissions parler de cette autre question qui nous tiraille : la question de la dette, la question de la situation économique de l’Afrique. Autant que la paix, elle est une condition importante de notre survie. Et c’est pourquoi j’ai cru devoir vous imposer quelques minutes supplémentaires pour que nous en parlions.

 

Le Burkina Faso voudrait dire tout d’abord sa crainte. La crainte que nous avons c’est que les réunions de l’OUA se succèdent, se ressemblent mais qu’il y ait de moins en moins d’intéressement à ce que nous faisons.

 

Monsieur le président, combien sont-ils les chefs d’État qui sont ici présents alors qu’ils ont dûment appelés à venir parler de l’Afrique en Afrique ?

 

Monsieur le président,

 

Combien de chefs d’États sont prêts à bondir à Paris, à Londres, à Washington lorsque là-bas on les appelle en réunion mais ne peuvent pas venir en réunion ici à Addis-Abeba en Afrique ? Ceci est très important.

 

  

 

   Je sais que certains ont des raisons valables de ne pas venir. C’est pourquoi je voudrais proposer, Monsieur le président, que nous établissions un barème de sanctions pour les chefs d’État qui ne répondent pas à l’appel. Faisons en sorte que par un ensemble de points de bonne conduite, ceux qui viennent régulièrement, comme nous par exemple, [Rires] puissent être soutenus dans certains de leurs efforts. Exemple : les projets que nous soumettons à la BAD (Banque africaine de développement) doivent être affectés d’un coefficient d’africanité. Les moins africains seraient pénalisés et comme cela tout le monde viendra aux réunions ici.

 

   [Applaudissements]

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 Je voudrais vous dire, Monsieur le président, que la question de la dette est une question que nous ne saurions occulter. Vous-même vous en savez quelque chose dans votre pays où vous avez dû prendre des décisions courageuses, téméraires même. Des décisions qui ne semblent pas du tout être en rapport avec votre âge et vos cheveux blancs. [Rires] Son Excellence le président Habib Bourguibaqui n’a pas pu venir mais qui nous a fait délivrer un important message, donnait cet autre exemple à l’Afrique, lorsqu’en Tunisie, pour des raisons économiques, sociales et politiques, il a dû lui aussi prendre des décisions courageuses.

 

   

(Habib Ben Ali Bourguiba (1903-2000), président et père fondateur de la Tunisie indépendante. Il a alors 85 ans…)

  

 

Mais, Monsieur le président, allons-nous continuer à laisser les chefs d’États chercher individuellement des solutions au problème de la dette avec le risque de créer chez eux des conflits sociaux qui pourraient mettre en péril leurs stabilités et même la construction de l’unité africaine ? Ces exemples que j’ai cités, il y en a bien d’autres, méritent que les sommets de l’OUA apportent une réponse sécurisante à chacun de nous quant à la question de la dette.

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Nous estimons que la dette s’analyse d’abord de par ses origines. Les origines de la dette remontent aux origines du colonialisme. Ceux qui nous ont prêté de l’argent, ce sont ceux-là qui nous ont colonisés, ce sont les mêmes qui géraient nos États et nos économies, ce sont les colonisateurs qui endettaient l’Afrique auprès des bailleurs de fonds, leurs frères et cousins.

 

Nous étions étrangers à cette dette, nous ne pouvons donc pas la payer.

 

La dette, c’est encore le néo-colonialisme où les colonisateurs se sont transformés en assistants techniques ; en fait, nous devrions dire qu’ils se sont transformés en assassins techniques ; et ce sont eux qui nous ont proposé des sources de financement.

 

Des bailleurs de fonds, un terme que l’on emploie chaque jour comme s’il y avait des hommes dont le bâillement suffisait à créer le développement chez les autres ! Ces bailleurs de fonds nous ont été conseillés, recommandés. On nous a présenté des montages financiers alléchants, des dossiers ; nous nous sommes endettés pour cinquante ans, soixante ans, même plus, c’est-à-dire que l’on nous a amenés à compromettre nos peuples pendant cinquante ans et plus.

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Mais la dette, sous sa forme actuelle, contrôlée, dominée par l’impérialisme, [est] une reconquête savamment organisée pour que l’Afrique, sa croissance, son développement obéisse à des paliers, à des normes qui nous sont totalement étrangères, faisant en sorte que chacun de nous devienne l’esclave financier, c’est-à-dire l’esclave tout court, de ceux qui ont eu l’opportunité, la ruse, la fourberie de placer les fonds chez nous avec l’obligation de rembourser.

 

On nous dit de rembourser la dette, ce n’est pas une question morale, ce n’est point une question de ce prétendu honneur que de rembourser ou de ne pas rembourser ; Monsieur le président, nous avons écouté et applaudi le premier ministre de Norvège lorsqu’elle est intervenue ici même, elle a dit, elle qui est Européenne, que toute la dette ne peut pas être remboursée. La dette ne peut pas être remboursée parce que, d’abord, si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Par contre, si nous payons, c’est nous qui allons mourir. Soyons-en sûrs également. Ceux qui nous ont conduits à l’endettement ont joué comme dans un casino ; quand ils gagnaient, il n’y avait point de débat, maintenant qu’ils ont perdu au jeu, ils nous exigent le remboursement ; et l’on parle de crise. Non ! Monsieur le Président : ils ont joué, ils ont perdu, c’est la règle du jeu, la vie continue !

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[Rires et applaudissements]

 

Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous n’avons pas de quoi payer ; nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous ne sommes pas responsables de la dette ; nous ne pouvons pas payer la dette parce que, au contraire, les autres nous doivent ce que les plus grandes richesses ne pourront jamais payer, c’est-à-dire la dette de sang. C’est notre sang qui a été versé ; on parle du plan Marshall qui a refait l’Europe Économique mais on ne parle jamais du plan Africain qui a permis à l’Europe de faire face aux hordes hitlériennes lorsque leur économie était menacée, leur stabilité était menacée. Qui a sauvé l’Europe ? C’est l’Afrique ! On en parle très peu, on en parle si peu que nous ne pouvons pas, nous, être complices de ce silence ingrat. Si les autres ne peuvent pas chanter nos louanges, nous avons au moins le devoir de dire que nos pères furent courageux et que nos anciens combattants ont sauvé l’Europe et finalement ont permis au monde de se débarrasser du nazisme.

 

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Le plan Marshall est un dispositif financier conçu après la Seconde Guerre mondiale par les Etats-Unis afin de relever l’Europe détruite par les bombardements. Il s’agissait d’un prêt conditionné à l’achat de biens de consommation made in U.S.A. par les pays débiteurs. Ce dispositif, tout en relançant l’économie européenne, permettait aux États-Unis de maintenir leur croissance due à la guerre.

  

 

La dette, c’est aussi la conséquence des affrontements et lorsque l’on nous parle aujourd’hui de crise économique, on oublie de nous dire que la crise n’est pas venue de façon subite, la crise existe de tout temps et elle ira en s’aggravant chaque fois que les masses populaires seront de plus en plus conscientes de leur droit face aux exploiteurs.

 

Il y a crise aujourd’hui parce que les masses refusent que les richesses soient concentrées entre les mains de quelques individus.

 

Il y a crise parce que quelques individus déposent dans des banques à l’étranger des sommes colossales qui suffiraient à développer l’Afrique.

 

Il y a crise parce que face aux richesses individuelles que l’on peut nommer, les masses populaires refusent de vivre dans les ghettos, dans les bas quartiers.

 

Il y a crise parce que les peuples partout refusent d’être dans Soweto face à Johannesburg.

 

   

Thomas Sankara fait ici allusion à la politique d’apartheid pratiquée alors en Afrique du Sud. Soweto étant à l’époque une banlieue pauvre abritant les Noirs et Johannesburg la capitale économique occupée par les Blancs.

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Il y a donc lutte et l’exacerbation de cette lutte amène les tenants du pouvoir financier à s’inquiéter.

 

On nous demande aujourd’hui d’être complices de la recherche d’un équilibre, équilibre en faveur des tenants du pouvoir financier, équilibre au détriment de nos masses populaires. Non, nous ne pouvons pas être complices, non, nous ne pouvons pas accompagner ceux qui sucent le sang de nos peuples et qui vivent de la sueur de nos peuples, nous ne pouvons pas les accompagner dans leur démarche assassine.

 

Monsieur le président, nous entendons parler de club : club de Rome, club de Paris, club de partout. Nous entendons parler du Groupe des cinq, du Groupe des sept, du Groupe des dix peut-être du Groupe des cent… et que sais-je encore ? Il est normal que nous créions notre club et notre groupe. Faisons en sorte que dès aujourd’hui Addis-Abeba devienne également le siège, le centre d’où partira le souffle nouveau : le Club d’Addis-Abeba.

Clubs organisés par les grandes puissances économiques pour s’entendre sur une gouvernance mondiale. Le Club de Rome fut créé en avril 1968, le Club de Paris en 1956, ce dernier regroupant 19 pays créanciers qui se réunissent pour négocier les dettes publiques. Le Club de Londres s’occupe de la même chose mais les créanciers permanents sont des banques.

  

 

Nous avons le devoir aujourd’hui de créer le front uni d’Addis-Abeba contre la dette. Ce n’est que de cette façon que nous pouvons dire aux autres qu’en refusant de payer la dette nous ne venons pas dans une démarche belliqueuse, au contraire, c’est dans une démarche fraternelle pour dire ce qui est. Du reste, les masses populaires en Europe ne sont pas opposées aux masses populaires en Afrique, mais ceux qui veulent exploiter l’Afrique, ce sont les mêmes qui exploitent l’Europe ; nous avons un ennemi commun. Donc notre club parti d’Addis-Abeba devra également dire aux uns et aux autres que la dette ne saurait être payée.

 

Et quand nous disons que la dette ne saurait être payée ce n’est point que nous sommes contre la morale, la dignité, le respect de la parole. Parce que nous estimons que nous n’avons pas la même morale que les autres. Entre le riche et le pauvre, il n’y a pas la même morale. La Bible, le Coran, ne peuvent pas servir de la même manière celui qui exploite le peuple et celui qui est exploité. Il faudrait alors qu’il y ait deux éditions de la Bible et deux éditions du Coran.

 

Nous ne pouvons pas accepter qu’on nous parle de dignité, nous ne pouvons pas accepter que l’on nous parle de mérite de ceux qui payent et de perte de confiance vis-à-vis de ceux qui ne payeraient pas. Nous devons au contraire dire que c’est normal aujourd’hui, nous devons au contraire reconnaître que les plus grands voleurs sont les plus riches. Un pauvre, quand il vole, ne commet qu’un larcin ou une peccadille tout juste pour survivre par nécessité. Les riches, les riches, ce sont eux qui volent le fisc, les douanes et qui exploitent les peuples.

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Monsieur le président, ma proposition ne vise pas simplement à provoquer ou à faire du spectacle, je voudrais dire ce que chacun de nous pense et souhaite. Qui ici ne souhaite pas que la dette soit purement et simplement effacée ?

 

Celui qui ne le souhaite pas, il peut sortir, prendre son avion, et aller tout de suite à la Banque mondiale payer ! Tous nous le souhaitons !

 

   [Rires et applaudissements]

 

Je ne voudrais pas que l’on prenne la proposition du Burkina Faso comme celle qui viendrait de la part de jeunes sans maturité et sans expérience. Je ne voudrais pas non plus que l’on pense qu’il n’y a que les révolutionnaires à parler de cette façon. Je voudrais que l’on admette que c’est simplement l’objectivité et l’obligation et je peux citer dans les exemples de ceux qui ont dit de ne pas payer la dette des révolutionnaires comme des non-révolutionnaires, des jeunes comme des vieux. Je citerai par exemple Fidel Castro, il a déjà dit qu’il ne fallait pas payer, il n’a pas mon âge, même s’il est révolutionnaire. Mais je pourrais citer également François Mitterrand qui a dit que les pays africains ne peuvent pas payer, que les pays pauvres ne peuvent pas. Je pourrais citer Madame le premier ministre de Norvège, je ne connais pas son âge et je m’en voudrais de le lui demander.

 

 [Rires]

 

Je voudrais citer également le président Félix Houphouët-Boigny. Il n’a pas mon âge, cependant il a déclaré, qu’au moins en ce qui concerne son pays, la Côte d’Ivoire ne peut pas payer. Or la Côte d’Ivoire est classée parmi les pays les plus aisés d’Afrique, au moins d’Afrique francophone – c’est pourquoi il est normal qu’elle paye plus en contribution ici.

 

 [Rires]

 

Mais, Monsieur le Président, ce n’est pas ici de la provocation. Je voudrais que très sagement vous nous offriez des solutions. Je voudrais que notre conférence adopte la nécessité de dire très clairement que nous ne pouvons pas payer la dette. Non pas dans un esprit belliqueux ou belliciste. Ceci pour éviter que nous n’allions individuellement nous faire assassiner. Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence. Par contre, avec le soutien de tous, dont j’ai besoin…

 

 [Applaudissements]

 

Avec le soutien de tous, nous nous pourrons éviter de payer. Et en évitant de payer nous courrons à notre développement. Je voudrais terminer en disant qu’à chaque fois qu’un pays africain achète une arme, c’est contre un Africain, mais pas contre un Européen, ce n’est pas contre un Asiatique, c’est contre un Africain. Par conséquent nous devons également dans la lancée de la question de la résolution de la dette, trouver une solution au problème de l’armement. Je suis militaire et je porte une arme mais, Monsieur le président, je voudrais que nous nous désarmions. Parce que, moi, je porte l’unique arme que je possède et d’autres ont camouflé les armes qu’ils ont.

 

[Rires et applaudissements]

 

Alors, chers frères, avec le soutien de tous… avec le soutien de tous, nous pourrons faire la paix chez nous, nous pourrons également utiliser ces immenses potentialités pour développer l’Afrique, parce que notre sol et notre sous-sol sont riches. Nous avons suffisamment de bras et nous avons un marché immense, très vaste, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Nous avons suffisamment de capacité intellectuelle pour créer ou, tout au moins, prendre la technologie et la science partout où nous pourrons les trouver. Monsieur le président, faisons en sorte que nous mettions au point ce front uni d’Addis-Abeba contre la dette ; faisons en sorte que ce soit à partir d’Addis-Abeba que nous décidions de limiter la course aux armement entre pays faibles et pauvres.

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Les gourdins et les coutelas que nous achetons sont inutiles. Faisons en sorte également que le marché des Africains soit le marché des Africains : produire en Afrique, transformer en Afrique, consommer en Afrique. Produisons ce dont nous avons besoin et consommons ce que nous produisons au lieu d’importer. Le Burkina Faso est venu vous exposer ici la cotonnade produite au Burkina Faso, tissée au Burkina Faso, cousue au Burkina Faso pour vêtir les Burkinabés. Ma délégation et moi-même sommes habillés par nos tisserands et nos paysans. Il n’y a pas un seul fil qui vient de l’Europe ou de l’Amérique.

 

[Applaudissements]

 

Je ne fais pas un défilé de mode… [Rires] mais je veux simplement dire que nous devons accepter de vivre africains, c’est la seule façon de vivre libre et de vivre digne. Je vous remercie Monsieur le président. La patrie ou la mort, nous vaincrons !”

 

[Applaudissements nourris, ovation d’une bonne partie de l’assemblée.]

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Thomas Sankara fut assassiné près de trois mois après avoir prononcé ce discours, le 15 octobre 1987


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